La scène politique de Seine-Saint-Denis a connu un bouleversement majeur ce week-end avec l'élection de Bally Bagayoko à la présidence de Plaine Commune. Figure emblématique de la gauche radicale locale, l'élu de Saint-Denis a remporté le scrutin face à Karim Bouamrane, maire de Saint-Ouen, marquant un tournant significatif pour cette intercommunalité au cœur du Grand Paris et des enjeux olympiques.
Un scrutin serré au sein de la gauche locale
L'élection s'est déroulée dans un contexte de forte attente et de tensions palpables au sein des délégations des neuf villes composant Plaine Commune : Aubervilliers, La Courneuve, L'Île-Saint-Denis, Épinay-sur-Seine, Pierrefitte-sur-Seine, Saint-Denis, Saint-Ouen-sur-Seine, Stains et Villetaneuse. La présidence était vacante depuis la démission de Mathieu Hanotin (PS), maire de Saint-Denis, élu député de la 2e circonscription de Seine-Saint-Denis en juillet dernier, contraint par la règle du non-cumul des mandats.
Le duel opposant Bally Bagayoko et Karim Bouamrane n'était pas un simple affrontement personnel, mais bien le reflet de clivages et d'aspirations divergentes au sein d'une gauche historiquement majoritaire sur ce territoire. D'un côté, Bally Bagayoko, ancien vice-président de l'intercommunalité et élu de Saint-Denis, représentait une ligne souvent perçue comme plus à gauche, avec des affinités avec La France insoumise ou les écologistes, et une insistance sur les questions sociales, environnementales et de participation citoyenne. De l'autre, Karim Bouamrane, maire socialiste de Saint-Ouen-sur-Seine, incarnait une approche plus centriste de la gauche, mettant en avant le développement économique, l'attractivité territoriale et la gestion urbaine pragmatique.
Le vote des 80 délégués communautaires a été scruté avec attention, chacun des camps ayant mobilisé ses troupes et tenté de rallier les indécis. Le résultat final, bien que serré, a scellé la victoire de Bally Bagayoko, ouvrant une nouvelle ère pour Plaine Commune.
Plaine Commune : un territoire stratégique aux multiples défis
Créée en 2016 dans le cadre de la Métropole du Grand Paris, Plaine Commune est bien plus qu'une simple structure administrative. C'est un territoire d'expérimentation, un laboratoire urbain et social confronté à des enjeux considérables. Forte de près de 440 000 habitants, l'intercommunalité est l'un des moteurs économiques de la région Île-de-France, abritant des pôles d'excellence comme la Cité du Cinéma, le Stade de France, et des sièges sociaux d'entreprises de renom.
Cependant, elle est aussi le théâtre de profondes inégalités sociales et urbaines. Les défis sont immenses : logement, emploi, éducation, sécurité, qualité de vie, transition écologique. L'héritage de la désindustrialisation côtoie l'effervescence des grands projets urbains. La gestion des services publics de proximité (déchets, eau, assainissement, aménagement urbain) constitue le cœur de ses compétences, avec un budget annuel conséquent.
Par ailleurs, Plaine Commune se trouve au cœur des préparatifs des Jeux Olympiques et Paralympiques de Paris 2024. Le Village des Athlètes à Saint-Denis, les sites de compétition à Saint-Denis et Aubervilliers, ainsi que les infrastructures de transport associées (Grand Paris Express notamment), représentent des opportunités de développement sans précédent, mais aussi des défis en termes d'héritage, d'intégration et de retombées économiques et sociales pour les habitants.
Les enjeux de la nouvelle présidence : entre continuité et rupture
L'arrivée de Bally Bagayoko à la tête de Plaine Commune soulève de nombreuses questions sur l'orientation future de l'intercommunalité. Fort de son expérience en tant qu'élu local et de sa connaissance approfondie des dossiers, il devra naviguer entre la nécessité d'assurer une continuité administrative et la volonté d'imprimer sa marque politique.
Ses priorités, selon ses prises de position antérieures, devraient s'articuler autour du renforcement des services publics de proximité, d'une politique environnementale ambitieuse, de la lutte contre la précarité et d'une plus grande participation citoyenne dans les décisions. Le défi sera de concilier ces ambitions avec les contraintes budgétaires et la complexité d'une gouvernance à neuf têtes.
La relation avec les maires des villes membres sera cruciale. Certains, comme Mathieu Hanotin, avaient soutenu la candidature de Karim Bouamrane, et la composition du futur bureau communautaire sera un indicateur clé des équilibres politiques à venir. Le nouveau président devra fédérer et construire des consensus pour mener à bien les projets structurants, qu'il s'agisse de l'aménagement urbain post-JO, de la politique de l'habitat ou du développement économique local.
La question du rapport à la Métropole du Grand Paris sera également au centre des préoccupations. Plaine Commune, en tant qu'EPT, est un acteur majeur de la métropole, et la capacité de son nouveau président à défendre les intérêts du territoire au niveau métropolitain sera déterminante. Des divergences sur la vision du développement métropolitain pourraient apparaître, notamment sur les questions d'aménagement et de solidarité territoriale.
Perspectives pour la gauche en Seine-Saint-Denis
Cette élection est également révélatrice des évolutions de la gauche en Seine-Saint-Denis. Elle illustre la fragmentation des familles politiques traditionnelles et l'émergence de nouvelles figures et de nouvelles alliances. La victoire de Bally Bagayoko, issu d'une gauche plus radicale, face à un candidat socialiste, pourrait être interprétée comme un signe de l'évolution des aspirations des électeurs et des élus locaux dans un département souvent considéré comme un bastion de la gauche.
Pour Karim Bouamrane et ses soutiens, cette défaite est un coup d'arrêt, mais ne remet pas en cause son rôle de maire de Saint-Ouen. Il reste un acteur politique majeur du territoire et son influence continuera de peser sur les débats à venir au sein de Plaine Commune et au-delà.
Pour Bally Bagayoko, le défi est maintenant de transformer l'essai politique en une action concrète et efficace. Il hérite d'une intercommunalité complexe mais dynamique, riche de son histoire et de ses potentialités. Son mandat sera sans aucun doute marqué par une volonté de rééquilibrage social et environnemental, tout en poursuivant l'intégration de Plaine Commune dans le tissu métropolitain. Son succès dépendra de sa capacité à fédérer et à concrétiser une vision pour un territoire en pleine mutation.